ENTRETIEN
UN : J’aimerais, si vous le voulez bien, que vous nous entreteniez aujourd’hui des premières années de votre vie…
DEUX : Oui.
UN : Des secondes années de votre vie…
DEUX : Oui.
UN : Des troisièmes années de votre vie…
DEUX : Oui.
UN : Et enfin, si nous en avons le temps, des quatrièmes années de votre vie et de toutes les années en général. J’entends : de toutes les années auxquelles vous avez pris part. Je réserve pour les entretiens suivants celles où vous n’avez été pour rien, et celles où vous n’avez pas encore eu le temps d’être pour quelque chose, c’est-à-dire d’une part la période historique qui s’étend de l’ère chrétienne à la guerre de 1870, d’autre part les années 1975 et suivantes.
DEUX : Bien, bien.
UN : Soyez tranquille, nous n’en sauterons aucune. Je lis dans votre journal, à la date du 15 février 1873, une phrase assez obscure, mais qui me paraît devoir être considérée comme une phrase clef. La voici : « Ça y est, maman m’a eu ! »
DEUX : Ça y est maman quoi ?
UN : M’a eu. Qu’entendiez-vous par là ? DEUX : Me rappelais pas avoir écrit ça. Vous savez, mon journal, hein, y a des tas de gens qui l’ont eu en main. Je l’avais prêté à Mauriac, et puis naturellement quand il l’a eu lu, il l’a refilé à Maurois, et Maurois l’a envoyé à Malraux, enfin bref, je ne l’ai jamais revu. Ces gens-là ils sont tous les mêmes, ils n’ont pas de soin. Et puis alors, pour un oui pour un non ils sortent leur stylo de leur poche, et je te fais des annotations en marge, et je te biffe, et je t’en rajoute ; et je t’arrache des pages. C’est bien simple, quand Paulhan a décidé de le publier, mon journal, moi, je suis tombé dessus par hasard, ils avaient imprimé mon nom tout de travers, m’avaient pas prévenu parce qu’ils me connaissaient pas, pour les droits d’auteur tintin, et puis alors je ne l’ai même pas reconnu, ce chose, là, d’abord parce que… et puis parce que, n’est-ce pas ? Comment que c’est, votre phrase, là ?
UN : 15 février 1873 : « Ça y est, maman m’a eu. » DEUX : Oui, ben ça commençait pas là. Ça commençait bien avant. Le 15 février 1873, c’est le jour de ma naissance. Vous pensez bien qu’un événement pareil, on en parle bien avant que ça arrive. C’est un peu comme une première communion, on ne pense qu’à ça pendant des mois, on se prépare, on n’est pas prêt, on se demande ce que ça va vous faire, on ne se sent pas digne, on a des impatiences. Ils ont dû m’arracher une bonne quinzaine de pages avant celle-là.
UN : C’est moche.
DEUX : Je pense bien, que c’est moche.
UN : Enfin, comme je le supposais, c’est bien votre naissance que vous signalez le 15 février 1873 par la phrase : « Ça y est, maman m’a eu. »
DEUX : Oui. Parce que maman, elle m’avait eu, ce jour-là, ça se trouve comme ça.
UN : Il me semble, comme je vous le disais, que cette phrase est une clef.
DEUX : Non, c’est pas une clef. Essayez donc d’ouvrir une porte avec, mon petit, je sais bien ce que c’est qu’une clef.
UN : Je veux dire qu’elle met en lumière un trait de votre personnalité, un trait que par la suite votre vie n’a fait qu’accuser davantage…
DEUX : Jamais de ma vie je n’ai accusé un trait, voyons !
UN : Non, ce n’est pas vous, c’est votre vie qui l’a accusé, ce trait de votre personnalité.
DEUX : Ah ! ma vie ! Ah oui, ma vie. Connais pas. Ma vie, connais pas.
UN : Et ce trait de votre personnalité…
DEUX : Ma personnalité, connais pas non plus.
UN : Non. Bien sûr.
DEUX : Si ma vie a tiré des traits sur ma personnalité, ça, c’est pas moi qui l’en ai empêchée, parce que j’ai pas été prévenu. Et puis, qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? Qu’elles se débrouillent entre elles.
UN : Je voulais dire ceci. C’est, à mon avis, une indication sur votre nature foncièrement altruiste que d’avoir écrit, le jour de votre naissance, « Ça y est maman m’a eu », et non pas, comme l’aurait écrit un auteur foncièrement égotiste, André Gide par exemple : « Ça y est, me v’là ! »
DEUX : « Ça y est me v’là ! » Ça veut pas dire du tout la même chose.
UN : En effet. En faisant de votre maman le sujet de votre phrase, en quelque sorte vous vous dépossédiez de vous-même, vous acceptiez d’exister avant tout pour votre mère, et chez vous, comme votre œuvre l’a bien prouvé par la suite, le pour-autrui prime le pour-soi.
DEUX : À votre avis, le plus simple pour aller place du Panthéon, c’est de prendre le 84 ou le métro ?
UN : Je ne sais pas. Je ne peux pas vous dire. C’est pas mon rayon. Mon rayon, c’est la littérature.
DEUX : Faut avoir plusieurs rayons dans la vie, jeune homme. Plusieurs cordes à son arc, ce n’est pas indispensable. Mais à la roue de la bicyclette, il faut avoir plusieurs rayons.
UN : De 1873 à 1922, je ne trouve rien d’autre dans votre journal que cette note du 15 février 1881, vous aviez donc exactement huit ans : « Papa m’inquiète. Il me regarde d’un drôle d’air. Ça ne m’étonnerait pas qu’il me soupçonne d’avoir le complexe d’Œdipe. C’est bien de lui. Il faudra que j’en parle à grand-père. »
DEUX : En effet ! En effet ! C’était papa qui avait le complexe d’Œdipe, à la maison.
UN : Vous aviez, à vous en apercevoir, un certain mérite.
DEUX : Oui, d’abord parce que lui, il n’en savait rien. Et puis ensuite parce que, en 1881, l’inventeur du complexe d’Œdipe n’avait encore rien inventé du tout. Freud, vous savez ? Un médecin autrichien. Freud, d’ailleurs, c’était un pseudonyme. On l’a appelé comme ça parce qu’il a rendu beaucoup de services à un mouvement psychothérapique qui s’appelait le Freudisme. Freud. Eh bien, pour se procurer un complexe d’Œdipe à l’époque, c’était pas possible, y en avait pas. Fallait le fabriquer soi-même. Ça je peux dire que j’avais du mérite ! Mais c’est papa qui en avait encore plus que moi, parce que moi, c’était lui qui l’avait ! Le complexe.
UN : Et ça s’est bien terminé ?
DEUX : Très bien. Il a tué grand-père et il a épousé grand-mère. Moi je suis resté tout seul avec maman. Et puis mon petit frère, Benoît.
UN : C’est le 15 février 1922 que vous reprenez la rédaction de votre journal intime.
DEUX : Parce que j’avais un petit frère, qui s’appelait Benoît.
UN : Voici ce que vous écrivez à cette date : « Taga-dag, tagadag, tilala, tila la, badabim, badaboum, badabadabada, bada quoi ? Badabof ! Et tsain, tsain, tsain, patapan, patapan, patapan. » Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ?
DEUX : Ben, ça veut dire que j’étais très gai. Oui. À l’époque, j’étais très gai, et c’est pour ça, je me suis dit : tiens, c’est le moment de me remettre à écrire mon journal. Alors j’ai repris mon journal, et j’ai essayé d’y exprimer ma gaieté, comme ça, sans fausse littérature, telle que je la sentais.
UN : Tagadag, tagadag, tilala… tsain, tsain, patapan ?
DEUX : Oui, patapan, comme ça.
UN : Il y a une question, tout de même, que le lecteur ne peut pas manquer de se poser, à propos de ces tagadag, patapan et autres badaboum. Pourquoi diable étiez-vous si gai, ce jour-là ?
DEUX : Ça s’explique. J’étais gai, vous me direz que ce n’est pas une raison, mais est-ce qu’on a jamais des raisons d’être gai ? C’est toujours plutôt des prétextes… J’étais gai parce que je venais de devenir célèbre, tout à coup.
UN : Oui. Et pourquoi étiez-vous devenu célèbre, comme ça, du jour au lendemain ?
DEUX : Eh bien la raison, n’est-ce pas… Peut-on dire qu’il y ait jamais des raisons pour que quelqu’un devienne célèbre ? C’est toujours plutôt des prétextes. Mais dans mon cas la raison était très simple, très précise. La raison, il n’y en avait pas. Je suis devenu célèbre spontanément. Exactement de la même manière que Julien Benda est devenu sourd, n’est-ce pas ? Lui-même l’avoue : il n’a jamais rien fait pour être sourd, il n’a aucun mérite à ça. Moi, le 14 février au soir je me suis couché sans me douter de rien, et le 15, je me suis réveillé célèbre. On sonnait à ma porte : c’étaient mes admirateurs. On sollicitait ma candidature à l’Académie – pas « l’académie » : l’académie ! Tout ça, je ne sais pas pourquoi, m’a rendu gai. Bien entendu, ça n’a pas duré. Je n’ai pas tardé à me rendre compte que la célébrité, c’est le ridicule moins la honte.
UN : Le 15 février 1953 vous reprenez de nouveau votre journal, et c’est pour y écrire ceci : « Après ce qui vient de m’arriver, je crois qu’il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. Ça n’a pas été tellement désagréable, mais je crains que ça ne m’ait privé de mes plus solides raisons de vivre. » À quel événement faites-vous allusion dans ces lignes ?
DEUX : Je fais allusion à ma mort. Les bougres, ils venaient de m’enterrer au Panthéon.